En 70 ans de pratique apicole sédentaire, j’ai toujours associé floraisons et miellées.
J’ai pu comparer les différences entre les apports de nectar et pollen dans la vallée de l’Eure aux environs des années 1950, avec les miellées dans les coteaux de Vernon de 1960 à 2010. L’évolution des pratiques agricoles et le changement de milieu modifiaient la donne. Le remembrement et la disparition des haies et bosquets, exigés par l’agriculture moderne, ont été préjudiciables pour l’apiculture. Jusqu’en 1945, la culture du colza était inexistante et les pesticides également, on désherbait avec une binette, on mettait de la cendre de bois pour décourager les insectes dérangeants, on ramassait les doryphores à la main sur les plants de pommes de terre, la collecte des limaces régalait les poules, et la liste est longue.
Les fleurs de crucifères, très prisées par les abeilles, se résumaient aux sanves, sorte de colza sauvage qui poussaient dans les chaumes et les talus, mais aussi à quelques choux, gardés dans les nombreux potagers, pour faire de la graine et dont les fieurs jaunes étaient très visitées par nos amies.
Puis vint l’ère du colza. Nous découvrions en même temps l’attrait de ces hectares de fleurs et de ce miel blanc comme du saindoux, mais aussi, l’horreur de ces tas d’abeilles empoisonnées devant la ruche. Heureusement les nombreux arbres fruitiers, non traités à l’époque, étaient une manne nectarifères et pollinifères. Le saule marsault, les aubépines et les fleurs de jardin telles que centaurées et lupins ou thyms et romarins, offraient une foison d’opportunités à nos butineuses.
Les quelques accacias du village prenaient le relai dans l’attente de la grande déferlante des tilleuls et, plus timidement, des trèfles blancs. En juillet, les floraisons se font rares. La dernière extraction de miel s’effectue. les colonies doivent se provisionner pour l’hiver. Selon les années, la récolte fait des “Jean qui rit ou Jean qui pleure”. Mais, à cette époque, le “Bon an, mal an” était ancré dans les modes de vie. Ainsi était l’apiculture en vallée d’Eure dans les années 50.
Vers les années 60, je découvre les coteaux de Vernon, anciennes terres viticoles désaffectées, en lisière du parc du Château de Bizy.
Implanter un rucher demande une grande diversité végétale et le lieu est prometteur, la monoculture est un peu plus loin.
Les colonies, à la sortie de l’hivernage trouvent pollens et nectars sans restriction. Nos avettes, se régalent sur les pissenlits, les marronniers d’inde, les noisetiers, et, selon les années, sur des champs de colza proches avec leurs aléas de traitements. Comme dans la vallée d’Eure, les nombreux arbres fruitiers rivalisent et offrent leur floraison bientôt suivis par les accacias puis par les tilleuls, aussi abondants l’un que l’autre. Les arbres nectarifères et pollinifères, tels que le polonia, du parc du château ne sont pas en reste. Les trèfles blancs des pelouses, (quand ils ne sont pas ravagés par les tondeuses), les ronces, les berces, les fleurs de jardin feront la jonction avec les nombreux châtaigniers des côteaux.
C’est l’heure de la dernière récolte. L’automne et l’hiver se profilent à l’horizon. Les lierres et vignes vierges, sans oublier les miellats des arbres de forêt compléteront les provisions d’hiver des colonies.
Quelque soit le lieu, la fleur ou l’année, voir une abeille butiner et penser à l’alchimie qui va suivre, m’ont, toute ma vie, laissés rêveur.
Papimiel
Une goutte de miel est une perle créée par la nature (citation chinoise)
